Projet pluridisciplinaire autour de la figure de la 'Comtesse de Die' ou 'Beatriz' de Die, femme troubadour du 12e siècle. D'abord un projet musical inspiré par son œuvre 'A Chantar...', le projet a provoqué de nombreux questionnements artistiques, sociétaux, politiques sur la place des femmes à l’époque, et de la visibilité des femmes dans la société contemporaine. Le site sera régulièrement mis-à-jour à partir d'avril 2019.

Truth of my Songs par Claudia Keelan

Une traduction sublime vers l’anglais avec avant-propos inspirant. Claudia Keelan, poète, est l’une des rare auteurs ayant réussi à traduire avec un parti-pris moderne, assumée et personnel, qui, par conséquent, fait vibrer les textes avec leurs audaces formels et politiques.

Extraits traduits de l’introduction de Truth of my Songs, Poems of the Trobairitz :

Is you Is, or is you ain’t my baby? A la recherche des troubairitz

J’ai mis 20 ans à commencer cette traduction. Avant d’entamer ce travail, j’avais besoin de la hauteur que procure l’âge. Ces textes sont considérés comme la première expérience soutenue de l’écriture féminine. Pour pouvoir traduire ces femmes troubadours, les Trobairitz, je savais que je devais gagner en expérience.
Il me fallait d’abord trouver une façon d’entendre leurs voix, de comprendre et de dépasser la surface répétitive et stylisée de leur poésie. En tant que femmes poètes, les trobairitz étaient plus que conscientes de leur public, tous membres de la cour à laquelle elles étaient liées par le mariage. Traduire leurs paroles impliquait la compréhension des complexités de la société dans laquelle elles évoluaient.

A les lire, j’imaginais des filles se disputant avec elles-mêmes, avec leurs amies, avec leurs amants. Leurs poèmes questionnent les conventions de ce que l’on appelle l’« amour courtois », un système de contraintes qui régissait leur quotidien. Ce fin’amor était inventé par des hommes qui en faisait usage afin d’être mieux considérés, surtout par des hommes plus puissants. Ces codes continuent à influer sur les représentations de l’identité féminine aujourd’hui.

Pourquoi traduire des femmes adolescentes du XIIe siècle ?
Il y a quelque chose d’émouvant dans les drames de l’adolescence (…). Les ados sont à l’aise avec l’extrême, et c’est une bonne chose pour cette partie de la société qui est plutôt dépourvue de pouvoir et d’influence. (…)
La musique populaire, elle, évoque souvent l’urgence du moment présent et l’impuissance de l’état amoureux, cet état fréquemment à son comble dans notre jeunesse. Il est cependant utile de rappeler que l’enfance est une invention relativement récente et que les adolescentes du XIIe siècle étaient considérées comme des femmes adultes. Et ce n’était pas la meilleure époque pour être une femme. Aux yeux de l’Église catholique, les femmes étaient les égales des hommes pour la recherche du Salut tout en subissant les conséquences du mythe du péché originel. Si une femme ne donnait pas d’enfants, elle pouvait être retournée à ses parents ou mise au couvent.

Ce que l’on sait de la vie des trobairitz (nommés ainsi pour la première fois dans le roman occitan Flamenca, XIIIe siècle), se trouve pour la plupart dans des biographies d’époque appelées razos ou vidas. Il y eut une vingtaine de jeunes femmes de familles nobles qui écrivèrent en langue d’oc. Nous savons quelques uns de leurs noms : Tibors, la comtesse de Die, Almucs de Castelnau, Iseut de Capio, Azalais de Porcairages, Maria de Ventadorn, Alamanda, Garsenda, Isabelle, Lombarda, Castelloza, Clara d’Anduza, Bieris de Romans, Guillelma de Rosera, Domna H. Alais, Iselda et Carenza. Existe aussi de nombreux poèmes anonymes (…).

L’œuvre des trobairitz parle de l’impuissance avec sarcasme et s’oppose à l’idée de pureté imposée par un système poétique inventé par des hommes. Les poèmes évoquent aussi le sentiment d’un pouvoir enfoui et ainsi le drame continu de l’histoire des femmes.

L’amour courtois était un ‘système inventé par et pour des idéaux masculins’. Il est difficile pourtant de s’arrêter sur cette analyse tant que nous n’aurons pas établi comment cette poésie a pu exister. Que les troubadours aient pu inventer de telles traditions à une époque de misogynie chronique reste tout à fait étonnant.

Le mariage au Moyen âge n’avait rien à voir avec l’amour et tout à voir avec des rapports d’intérêt : la Dame avait de la valeur en tant que propriété de son mari. La poursuite du plaisir sexuel était sacrilège, la passion et le désir étaient des maux liés à la chute de grâce, et même au sein du mariage la sexualité avait, selon l’Église, pour unique but la procréation. L’œuvre des troubadours était donc hérétique car ils plaçaient le fin’amor au-dessus de toute autre considération. A la place de la progéniture, le fin’amor produisait la joi (etym. joie, plaisir, mais aussi satisfaction sexuelle) – le but ultime de l’amour et de la poésie.

Pour de nombreux érudit-e-s, l’idolâtrie des Dames, au-dessus et au-delà de l’usage, était une rébellion sociale et spirituelle, un ‘sentiment nouveau’ qui englobait l’humilité, la courtoisie, l’adultère et la religion d’amour (l’amour romantique) à une époque où aucun de ces aspects ne se manifestaient. Le troubadour est l’hyper-poète, l’hérétique-rebelle (!) courtoisement en train de coucher (en toute humilité) avec la femme du seigneur. Tout cela en hommage à la religion d’amour—du jamais vu auparavant.

J’ai toujours adoré cette interprétation parce que l’émergence du style est à la fois tradition et rébellion. Les voix des trobairitz questionnent et critiquent les lieux communs de l’amour courtois. Intensément conscientes qu’elles étaient elles-mêmes le sujet de nombreux poèmes, les trobairitz mettent en débat les idées de pureté et questionnent l’amour, le pouvoir, l’économie, la religion, la politique et les rapports de genre.

Aujourd’hui, à l’heure où l’on continue de vouloir contrôler le corps des femmes, où la pauvreté féminine au niveau mondial est une triste réalité, où le nombre de crimes violents contre les femmes perdure, la poésie défiante des trobairitz nous rappelle que le ‘his’ dans ‘history’ est une question non-résolue depuis des siècles.